Or donc, il y a un peu plus d'un an, je passais la porte d'un magasin bio , armée seulement de mon CV, de mon sourire et de mon enthousiasme, après avoir lu par hasard une annonce dans un journal que je ne lis jamais. Trois heures plus tard, à mon immense surprise, j'étais embauchée. Sans savoir vraiment dans quoi je m'engageais.
J'ai compris ma douleur le lendemain - mon premier jour "sur le plancher". Moi qui, dans toute la splendeur de mon immense naïveté, pensais que mes connaissances, principalement autodidactes, suffiraient à conseiller les clients du magasin, je me suis retrouvée devant environ, grosso modo, 5000 produits. Cinq mille. Tous différents. Et ceci, uniquement pour le département des suppléments. Je ne compte ni le département des cosmétiques n i celui de l'alimentation.(Oui, c'est un grand magasin.)
Les six premiers mois, j'ai littéralement vécu au magasin. J'y travaillais la journée, je révisais le soir, et j'en rêvais la nuit. Je me souviens notamment d'un rêve où j'expliquais très doctement à mon père que la plupart des maladies auto-immunes étaient aggravées par une flore intestinale en mauvais état. Waow. Je ne veux même pas savoir ce que le bon Docteur Freud en dirait.
Je rentrais le soir sur les rotules, les muscles du visage douloureux à force de sourire, et avec des envies de silence de cathédrale (Etant donné que mon amoureux travaille seul toute la journée et n'a qu'une envie en rentrant à la maison, parler à un autre être humain, je vous laisse imaginer l'ambiance chez les Papivore...)
Outre deux ou trois petits trucs en phyto-aroma-homéo-nutrition, j'ai découvert que pas mal de gens tirent sur la corde autant qu'ils peuvent. On leur propose un échantillon? Ils en demandent un deuxième. On leur donne un renseignement par téléphone? Ils prennent l'habitude d'appeler dès qu'ils ont un souci de santé. Et râlent parce qu'on les invite à passer plutôt en magasin. Scandaleux! Un magasin où les gens osent vous vendre des choses!
J'ai découvert aussi qu'il existe vraiment des gens énergivores - et qu'il est vital de savoir prendre ses distances, parfois même physiquement, oui oui, pour éviter de se faire bouffer.
Du coup, j'ai découvert qu'il est en fait assez difficile de dire non - ah, ce réflexe de vouloir faire plaisir! Sauf qu'en matière de santé, faire plaisir, c'est souvent le contraire de rendre service... Non, vous n'obtiendrez pas le même résultat en prenant seulement la moitié de la dose conseillée; non, vous ne pouvez pas vous attendre à une amélioration au bout de seulement deux jours; non, prendre une mutlivitamines ne vous rendra pas par miracle toute votre énergie si vous continuez à fumer, boire et manger de la camelote alimentaire à tous les repas...
(Et puis j'ai découvert que les gens les plus grossiers ne sont pas ceux qu'on croit - à votre avis, qui sont les clients qui ne disent ni bonjour ni merci, ne me regardent même pas et m'interpellent d'un "Mademoiselle!" impérieux? Eeeeh oui, les vieux...)
J'ai découvert (avec pas mal d'étonnement) qu'il n'est pas si difficile de garder le sourire toute la journée - principalement parce que la majorité des gens sont vraiment sympas et respectueux. J'ai découvert que je suis très à l'aise dans un magasin, et que même si c'est dur, physiquement et intellectuellement, ce métier-là me plaît beaucoup plus que tout ce que j'ai pu faire avant. (J'ai d'ailleurs découvert très vite que rien ne vaut les semelles de mamie, à glisser dans
les chaussures, pour tenir debout sept heures - prochaine étape, les bas
de contention?)
J'ai aussi découvert (et appris à cuisiner) des tas d'ingrédients bizarres - sauce tamari, algues kombu, tempeh, viande sans viande, substituts d'oeufs, kéfir, miso - je suis maintenant prête à relever tous les défis culinaires: vous êtes végétalien, allergique au gluten et aux produits laitiers, et vous faites du cholestérol? Je vous mijote un menu les doigts dans le nez!
Mais surtout, surtout, j'ai découvert que, oui, on peut changer de
carrière professionnelle en cours de route. Ou même en début de
parcours. Ca marche. Contrairement à ce que mes profs me serinaient quand j'avais 18 ans et que je ne savais pas trop quoi faire de ma vie. Je ne regrette absolument pas d'avoir fait des études longues et sécurisantes - je l'ai fait surtout parce que j'en avais envie -, mais je suis plutôt contente de ne pas avoir trop écouté les voix de la raison quand j'ai commencé à vouloir changer d'orientation professionnelle. Franchement, ça aurait été dommage... Non?
[En photo, les fabuleux Jardins de Métis , en Gaspésie, visités l'année dernière. Ils doivent être en pleine floraison en ce moment...]




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